dimanche 29 mars 2009

Les quatre saisons de Badaro

Par Julien

Changement d’heure, changement de cap ? Pas du tout. A-t-on seulement un cap d’ailleurs ? Pas vraiment. Des intuitions sans doute, un horizon aussi, ligne vague, au loin, qui se déplace avec nous autres promeneurs. Mais changement d’heure, c’est certain. Moins une heure. Le soleil est donc plus rond, et plus franc à la mi-journée. Belle aubaine, alors que le printemps, encore timide, se meurt de nous sauter à la goule (il n’y a qu’à voir l’expression des couleurs des fleurs, et même des bourgeons).

De toute façon, les changements d’heure, nous sommes habitués. Quand nous sommes arrivés à Badaro, le quartier était à peu près préservé d’un fléau universel au Liban : les coupures de courant. Mieux qu’une institution (toujours susceptible d’être renversée par la populace), une nécessité (qui essaie encore de contester les lois de la physique ?) au pays du Cèdre. On s’y fait. Au fond, ce n’est rien. Suffit de composer.

Pourtant, lors de notre installation, quelle fierté n’a pas été la nôtre à l’idée de pouvoir nous passer d’un tel dérèglement urbain ? C’est que, au départ, nous pouvions passer nos journées sans avoir à veiller à ce que l’eau chaude reste chaude, et le frigo reste froid. Nous appuyions sur un bouton à n’importe quelle heure, et la lumière, sans l’ombre d’une hésitation, était. Chez nous, c’était un peu le paradis du tungstène, avec un véritable geyser de génie électrique, tout ça pour une orgie de confort à vous faire pâlir tous les copains du coin. Un peu plus, et on frôlait le sublime du palais de Baabda, la constance du Grand Sérail, sans parler de l’éternel vitalité de Gemmayzé.

Nous avions même conçu une explication idoine pour accompagner en douceur ce surnaturel délicieux. Proximité de l’hôpital militaire, c’était aussi simple que ça. On n’opère pas une rage de dent ou une prostate sauvage comme on peut s’arrêter de couper du bois. CQFD. Seulement, pas de bol. Descartes avait beau jeu de nous parler des évidences, « claires et distinctes », seules pistes susceptibles de nous frayer un chemin vers une quelconque vérité. A l’évidence, nous, on s’était planté. Les coupures ont repris, aussitôt achevées les réparations du générateur dudit hôpital voisin.

Les coupures ont un cycle intéressant, puisqu’il vous accompagne au quotidien et se déplace sur la semaine. Demain, par exemple, ce sera 6 heures – 9 heures du matin. Autrement dit : il faut que je repasse ma chemise ce soir, et que je fasse chauffer de l’eau pendant la nuit. Ensuite, logiquement, de trois heures en trois heures, la coupure avance dans la journée. 9-12, 12-15, 15-18, puis, si tout va bien, 6-9. « Non : c’est l’inverse ! », me dit Elodie, puisque « ça remonte dans le temps au fil des jours ». Sauf que : parfois, ça peut être moins. Et parfois, il n’y en a pas. La question étant alors : sur quel créneau va-ton reprendre notre partie de cache-cache ?

Comment font-ils, les habitants de Beyrouth ? Il y a beaucoup de soleil, dans la région, mais les évidences nous ennuient, on vient juste de le constater. Alors les panneaux solaires n’existent pas. La solution est divine, bruyante, coûteuse, polluante, et socialement discriminante : le générateur ! Payez un abonnement mensuel pour y avoir droit, puis payer votre consommation (faut bien payer le fioul). Attention : 5 ampères maximum (en d’autres termes, une lampe de bureau, et le frigo). Cela dit, le générateur est plus que fidèle : signez, et vous ne pouvez plus résilier votre contrat.

Devant tant de barouf pour quelques poussées de jus, vous avez sans doute deviné qu’on a décidé de se plier au cycle des saisons électriques. Au fond, qu’importe : pas besoin d’être branché pour apprendre sa leçon d’arabe, ou laisser mijoter le Maaloubé-T-Batenjane (gâteau d’aubergines).

mercredi 25 mars 2009

Debs remmane, sumac et téhiné

Par Elodie

Debs quoi ? Décidément les rayons de l’épicier libanais regorgent de surprises. Avez-vous oublié la deuxième partie de la balade gourmande que je vous avais promise ? Voilà, voilà, ça vient !

Avez-vous jamais imaginé que les grenades qui finissent généralement lamentablement écrasées sous l’arbre au fond du jardin puissent constituer un ingrédient culinaire incontournable ? Oui, oui, ces petites graines enfermées dans une peau amère qui croquent sous nos dents comme celles d’un âne qui mastiquerait des écorces d’arbres… Il faut sans doute la patience des Libanais pour les réduire en jus, le passer ensuite au tamis fin et le faire bouillir jusqu’à en obtenir un jus épais. Voyez un peu : il faut triturer ainsi pas moins de 7 à 10 litres de jus de grenades acides pour obtenir un litre de debs remmane. Mais la précieuse mélasse est irremplaçable dans la confection des kafta au four, de certains kebbé et du « chapelet du derviche » (Masbaht-eldarwich) qui égrène autour d’une épaule d’agneau une ribambelle de légumes bigarrés.

Puisque nous parlons légumes, je ne peux m’empêcher de vous confier notre passion pour la fattouche. Océan de fraîcheur et de légèreté au milieu d’une table couverte de mezze, cette salade est votre seul joker quand l’enclume du « trop mangé » vient s’installer sur votre estomac et que vos convives vous pressent de continuer le festin. De retour à la maison, vous tentez toutes les combinaisons de salade, tomates, concombres et radis sans pour autant parvenir à retrouver ce petit goût frais et acidulé. C’est simple : il n’y a pas de fattouche sans sumac. Poudre astringente, de couleur rouge bordeaux, elle apporte un petit goût unique à l’ensemble et conserve le croquant du pain frit qui agrémente la salade. Issu des graines d’un arbuste méditerranéen qui pousse à l’état sauvage, le sumac n’est pourtant pas aussi sympathique qu’il paraît. Ne vous aventurez surtout pas à tenter de le confectionner vous-mêmes : seule la poudre battue au pilon et passée au tamis fin est comestibles, les graines restantes étant toxiques !

Que de dangers nous côtoyons au détour des étagères et au bout de nos fourchettes ! Il reste quand même quelques valeurs sûres, sans risques, douces et se mêlant à toutes les saveurs, comme la téhiné. Non, je ne vous emmène pas chez les Vahinés, désolée de décevoir vos rêves exotiques, mais plutôt au cœur des Mille et une nuits. « Sésame ouvre-toi ! » Vous avez donc toujours cru qu’on disait sésame comme on aurait pu dire chou, carotte ou navet ? Très présent dans la cuisine du Moyen-Orient, le sésame était déjà mentionné dans les tablettes mésopotamiennes. Dotées de nombreuses qualités nutritives et gustatives, ces petites graines peuvent se consommer telles quelles, réduites en huile, ou en crème. Ecrasées par une meule de pierre, les graines crues produisent de l’huile et l’incontournable téhiné. Sauce tajine, sauce tarator, hommos, moutabbal, sfouf… Les possibilités, salées comme sucrées, offertes par la crème de sésame sont infinies. Ô sésame, ouvre-nous donc les portes de la cuisine libanaise !

dimanche 22 mars 2009

Plic ploc

Par Julien

« Enfin ! » Vous vous exclamez peut-être comme ça, en vous acharnant sur votre souris, après quelques jours de silence ininterrompu sur cet humble chouei chouei blog. Il faut dire que la semaine a été plutôt rock n’roll. Je vous épargne les détails, tant elle était belle et folle, cette semaine laborieuse. Mieux vaudrait en reparler par messages, au coup par coup, tranquillement.

Repartons plutôt sur ce qui constitue aussi notre quotidien, ici, à Beyrouth. Ce matin, le ciel est merveilleusement bleu. Du bleu de bleu à s’y perdre le regard. Non pas bleu de travail (ça suffit pour la semaine), mais bleu de printemps, ou quelque chose comme ça. Bleu immobile, bleu aguicheur, bleu sur bleu, bleu tout court, sans morsure ni mesquinerie. Pourtant, les fuites d’eau continuent, à la maison.

Le printemps est officiellement installé depuis hier, samedi 21, mais rien de tout ça en début de semaine. L’hiver a traînassé, par ici, vous savez. Avec un ciel ambigu, voire déchiré, surpiquant des pans entiers de vert-de-gris sur des pans de lumières assourdies. Par épisodes, des douches froides, des cascades massives. Le toit de notre immeuble, troué comme un gruyère suisse, n’y résiste pas. Notre propriétaire est embêté. « Il faut attendre la clémence des éléments », sanctionne-t-il, en observant l’immeuble, tassé sur lui-même comme un pauvre biscuit feuilleté.

« Vous savez, d’ici quelques jours, vous aurez le ‘Khamsin’ », ajoute-t-il, fier de connaître en détail la géographie des caprices du pays du Cèdre. « Khamsin » : « le cinquantième », en dialecte libanais. Le vent qui se lève, d’après lui, au cinquantième jour de l’année, selon le calendrier copte. Un vent sec et chaud qui se réveille soudain, chaque année, pour ne plus quitter Beyrouth pendant quelques jours. Ensuite, il détale comme un lapin. « Alors patience, monsieur Julien, patience. » Je proteste : « C’est que, chez nous, on a des serpillières partout, quand même. Et des fuites qui apparaissent sans cesse ». Sans parler des traces jaunâtres qui fondent sur certains coins, au carrefour de quelques murs clés. « Profitez, monsieur Julien, c’est un peu comme à Vichy, c’est comme une cure thermale ! » Je n’ai plus qu’à en rire : « Une cure thermale permanente, en somme. Quelle chance ! »

Quand nous sommes arrivés, les pluies étaient restées sages. L’hiver avait été, de l’avis de tous, timide. Il a fallu qu’on s’installe pour que le ciel nous tombe sur la tête. Evidemment. Rassurez-vous : rien de terrible. Et des travaux seront engagés dès que le Khamsin aura fait son retour. En attendant, c’est dimanche, ciel bleu, et plic ploc.

lundi 16 mars 2009

Chouei Chouei maison en images


Par Elodie et Julien

Un billet, pour une fois, sans texte et sans légendes (sauf peut-être pour la photo ci-dessus. Vue de l'une des fenêtres du salon, un jour d'orage) : devant les réclamations, nous nous inclinons.

Voici notre nouveau chez-nous, ses alentours et quelques clichés (voire des "lieux communs") de Beyrouth glanés au gré de nos promenades.

Chouei Chouei maison : la suite









samedi 14 mars 2009

L'écriture infinie à portée de blog

Par Julien

Billet noirci à l'occasion d'un samedi midi pluvieux. Ragoût de pommes de terre sur le feu, musique à tue-tête (ivresse sans vergogne). Les murs vibrent, je danse. Et comme disait Montaigne, quand je danse, je danse.

Alors je fonce sur le blog. Et maintenant que j'y pense, et à bien regarder les premiers billets et leurs commentaires, j'éprouve une certaine fascination. Etrangement, la phrase est facile, les articulations déliées, et le plaisir survient, passant par on-ne-sait-où. Joie de la correspondance, grâce éphémère et partagée.

Nous prenons plaisir, Elodie et moi, à écrire. Ici, là, et ailleurs. "Au commencement était le verbe ; à la fin le lieu commun", écrivait un poète (je ne sais plus qui) dans la NRF (je ne sais plus quand). N'étant plus barricadé dans une forteresse canonnant de l'info, mon écriture tintinnabule. Pas besoin de ressortir les expressions surgelées. On peut confectionner sur mesure, sans prétention.

D'ailleurs, merci à toi, ô Glakeketkicol, ô abonné chouei chouei, pour tes explications. Notre réveil en est ressorti moins con. Le commentaire est décidement le bout du bout de cette phrase lancée sur l'insatiable Toile. Dialogue patient, ininterrompu, toujours possible, et amical.

Le fin du fin : écrire sur un écran éloigne de la prétention du papier. Revenir au papier devient, en retour, moins solennel. On lance son billet à la mer, on flotte, indolent, sur son îlot, et on attend. Entre temps, et pourquoi pas écrire ? Ailleurs, alors. Profitons. Et ensuite, nous verrons.

Soit. A l'heure du sacro-saint "2.0" comme disent les journaux, comment ne pas répondre à une des sollicitations qui nous est parvenue. Situer un peu mieux notre toit, notre environnement, etc. Affaire à suivre. Promis.

jeudi 12 mars 2009

Vas-y en VGV, pardi

Par Julien

Le VGV ? Mieux que le taxi, que l’on paie souvent en dollars américains, et qui n’est pas forcément sympathique. Un truc d’Américain, ou de Dubaïote. Et moins cher encore que le « service », ou taxi collectif, à 2 000 livres libanaises le trajet.

Le trajet, c’est bien imprécis, tout ça. Le trajet, c’est l’équivalent d’un petit bout de marche. Un peu plus que le saut de puce, mais quand même moins qu’une enjambée de Gargantua (« anatropisme » facile : évidemment qu’il n’est pas passé pisser par là, le géant). Le service, ça peut être deux services, si vous poussez un peu plus loin. Vous voyagez en service, mais vous payez deux services. De chez nous à la radio, par exemple. Badaro – Hamra.

« Service-heyne », réclame alors le chauffeur du taxi, au travers de la fenêtre passager pleine de cette poussière épaisse et jaunâtre. Généralement, son tacot Mercedes est posté en double file, légèrement de travers pour éviter de laisser passer les autres, sur le boulevard qui part du grand rond-point de Tayouneh (véritable défouloir pour klaxons).

Alors le VGV, dans cette forêt de propositions plus ou mois négociables, c’est le nec plus ultra du transport en commun. « Van à grande vitesse », selon une expression locale. A 1 000 livres libanaises, vous avez là une course imbattable. Le VGV roule sur les grands axes, et vous pouvez retrouver (plus ou moins) des lignes régulières. La nôtre, la 4 (c’est écrit en scotch rouge sur le pare-brise), est merveilleuse. Direction Hamra, en passant par Sodeco, à la frange de « Downtown » (avec une jolie vue sur l’église Saint-Georges et la mosquée El-Amine), ce centre-ville reconstruit pour dissuader la population beyrouthine de s’y installer (sauf sacs Vuitton bourrés de millions dans le coffre du pick-up).

Le VGV, c’est rencontre assurée avec Beyrouth. Le chauffeur est souriant, et on vous trouve toujours une place. S’il vous voit sur le bord de la route, il pile, et traverse la chaussée en faisant crisser son peu de pneu. N’est-ce pas formidable ? Le VGV, c’est aussi une leçon de pilotage automobile au quotidien. Prenez un monospace japonais ou coréen de la fin des années 1990. Collez un sigle Mercedes par-dessus la marque infâmante la plus banale qui soit. Et roulez à fond les manettes jusqu’à ce que le moteur hurle comme une formule 1. Vous y êtes. Et en plus, il tire la bourre avec les autres minibus de la ligne 4.

Les voyageurs sont toujours généreux. Ils vous aident quand ils peuvent. Un soir, paumé parce que le trajet de la ligne 4 s’était grandement modifié sans prévenir, ils ne m’ont pas laissé descendre tant que je n’étais pas à proximité de la maison. Ce n’est pas tout. Entre deux confidences (« Franséwé ? - Hé ! [Qui veut dire « oui, ndlr] – Ahhhh… La Frrrance, Charles de Gaulle… Jacques Chirac… ») et quelque révélation (« You’re a singer ?, me glissa un jeune homme, au petit matin, alors que je regardais hébété les déboires des automobiles – Euh…, répondis-je. - Yes, I’ve seen you on a TV program, reprit-il, fier, et magnifique. – Ohhhh… OK ! I play the rock n’roll » ! ), vous pouvez toujours vous exercer à l’arabe. « Shoukran, le VGV ! » [« Merci »].

mercredi 11 mars 2009

Recherche appartement, découvre sourcils

Par Elodie

Vous cherchez un appartement… Premier réflexe ? Les annonces. En bon Français, on se dit que les gens qui veulent louer un appartement passent forcément une annonce.

Lundi matin, balade à la librairie du coin pour attraper l’hebdo d’annonces gratuit que tout le monde s’arrache. Evidemment, tout est écrit en arabe. Vous rentrez donc tout penaud, à la recherche d’un collègue charitable qui les lirait pour vous. Sur 46 pages d’annonces, la pêche est pourtant maigre : tout est trop cher. « Comment je fais alors ? – Ben, c’est pas compliqué, tu marches et quand tu vois un coin qui te plaît tu demandes. - Ha, bon ? – Hé, c’est comme ça que ça marche ici. »

Histoire de ne pas passer pour une nouille occidentale, on ravale ses questions et on fait style « bien sûr, j’ai compris. Pas de problème… » On ramasse son sac, et c’est parti. On marche, on regarde des fois qu’il y ait des panneaux « A louer ». Faut pas rêver : rien. 1h plus tard, encore rien. 3h plus tard, toujours rien ! Après 3 heures de marche au soleil, à scruter les immeubles qui sont de toute façon tous aussi moches les uns que les autres, on ravale ses scrupules et sa timidité. Je dois demander ? OK. A qui ? J’en sais rien. Tiens, l’épicier là, il a l’air sympa et puis il doit connaître tout le quartier.

« Bonjour Monsieur, vous savez où je pourrais blablabla blabla… - Chou ? – Non, je ne veux pas un chou fleur… et puis je comprends pas l'arabe. » Pris de désespoir, on se sert de ses mains pour faire des signes, des dessins, montrer des immeubles... « Ha, al beit al ajar [une maison à louer ] ? – Hé ! » Le bonheur d’avoir réussi à se faire comprendre est pourtant vite écrasé par un froncement de sourcils. Pour éviter de prendre la peine de dire non, les hommes ici froncent les sourcils. Si l’interlocuteur ne comprend pas, il l’agrémente d’un petit claquement de langue.

Et l’appartement, me direz-vous ? Des centaines de mouvements de sourcils et quelques kilomètres plus tard, on tombe sur un épicier sympa qui va chercher quelqu’un qui parle français, qui connaît quelqu’un qui vous emmène voir sa sœur dont le cousin… loue un appartement.

Maintenant, vous avez compris comment ça marche (ou plutôt ne marche pas) ?

Et c’est pas la peine de froncer les sourcils, votre ordinateur ne comprend pas.

lundi 9 mars 2009

Un radio réveil trop zélé pour être honnête

Par Julien

La pluie, le soleil, la pluie, le bleu du ciel, la pluie, des passages nuageux, la pluie, etc.

Soit un quotas de soixante jours de pluie par an à Beyrouth. Si je compte bien, depuis notre arrivée, peu ou prou, le compte y est.

Entre deux rendez-vous, je ne résiste pas au plaisir d'évoquer notre radio réveil. Un vieux coucou, modèle asiatique classique, type fin des années 1990, offert gratuitement sans doute, à l'époque (la grande époque de la "VPC", avant le chambardement du Net), avec une commande La Redoute (sur le thème : "deux tricots achetés, un radio réveil gratuit"). Il nous a suivi, parce qu'il avait su survivre à bien des déménagements. A Paris, il était même resté en carton. Mais au moment de faire les malles, à l'heure du départ, on l'a retrouvé. Il est parti, sans se douter qu'il reprendrait du service.

Et le voici branché sur le secteur (Badaro, proche de l'hôpital militaire, pas ou peu de coupures de courant). Ses gros chiffres rouges nous éclairent depuis que nous avons notre gîte. Comme je le disais dans le billet précédent, notre rythme a bien changé. On se débrouille à peu près comme on veut. Le temps est là, la journée est ouverte, les choses sont ce qu'elles sont. Fais comme tu veux, comme tu le sens. Inch'Allah.

Mais tout de même. Il faut un minimum d'indications pour pouvoir être à l'heure, quand se pointe un rendez-vous. Oisiveté, certes. Mais pour un volubile de mon espèce, il faut toujours prévoir un peu de champ libre pour partir à la manoeuvre. Le réveil, en l'espèce, s'avère à la fois précieux et indispensable. Mais pensez-vous, ce serait trop simple.

Il est 8:37 ? "Ahhhhh ! Il faut que j'y aille ! Où j'ai foutu mes pompes ?". En fait de retard, pas de panique. Il a encore pris 37 minutes d'avance pendant la nuit. Mon téléphone portable me le rappelle. Comment diable est-il possible de concevoir une telle bestiole électronique ? Horloge hallucinante et hallucinée. Mais qu'est-ce qui lui arrive ? C'est bien la première fois que j'observe ce phénomène de dérèglement pendulaire.

Ce zèle a au moins un double mérite. Quand le réveil clignote, on sait qu'il y a eu une coupure de courant. Quand il fonctionne normalement, on est certain de ne pas être en retard.

Par gros temps, si possible, ajustez les usages aux dysfonctionnements courants, et vous ne perdez pas de temps.

dimanche 8 mars 2009

Petit tour chez l'épicier

Par Elodie

Après plusieurs semaines sans cuisine, nous avons accueilli notre gazinière comme une reine, imaginant mille ruses pour l’apprivoiser. Bouquin de cuisine libanaise en poche, grâce à une médiathèque francophone fort bien dotée, j’ai dégainé spatule et verre doseur avant de me rendre compte – déçue - qu’il me manquait au moins la moitié des ingrédients. Vous connaissez, vous, la différence entre du mastic, de la gélatine, de la gomme arabique et du sahlab ?

Rassurez-vous, je ne me suis pas encore lancée dans la maçonnerie - bien qu’il y ait fort à faire ici. Je vous parle bien de pâtisserie. Issue d’un arbre appelé lentisque qui pousse principalement sur l’île grecque de Chios, la première est une résine fameuse dans l’Empire ottoman et utilisée aujourd’hui dans la préparation de nombreux desserts, comme le « Haytaliyé » (sorte de crème à l’eau de fleurs d’oranger). Pâle copie chimique utilisée en Europe, la deuxième n’existe pas ici. La troisième trompe un peu son monde avec son nom puisqu’il s’agit en fait de la gomme utilisée pour les loukoums turcs (ou grecs, c’est selon). La dernière, enfin, permet à la troisième de limiter sa fâcheuse tendance à faire des grumeaux. Il faut par exemple les mélanger à sec pour préparer une glace.

Vous suivez ?

Pas mal, mais ne vous risquez pas à crier victoire : ce n’est que le début.

« Bonjour, je voudrais du yaourt s’il vous plaît. – Chou ? [Quoi ?, ndlr] – Baddé Labgngngn (je ne me souviens plus du mot exact, comme d’habitude…) »

Toute heureuse, je repars telle Pierrette avec son pot au lait. Le lendemain, je sers mon yaourt qui semble singulièrement dense. Je parviens quand même à extirper ma cuillère restée droit debout collée dans l’assiette. Je sucre. Je goûte. Mais ce n’est pas moi qui rit : c’est Julien qui comprend que j’ai encore confondu le yaourt [laban] avec le fromage frais [labné]. C’est bizarre, ça ne m’arrive pourtant jamais de confondre les ingrédients… Quelle idée de faire des boîtes identiques et d’écrire tout en arabe !

Et comment je fais mon gâteau au yaourt avec ça ? Chouei-chouei…

Prochaine leçon pour ceux que ça intéressera : debs remane, sumac et téhiné.

Le commencement, c'est déjà la moitié du Tout

Par Julien

Un dimanche de plus à bousculer les repères. Et me voici sur ce blog partagé. Qui dis je, là-dedans? Qui c’est nous ? Pas de panique. Ce n’est ni mon carnet, ni mon brouillon. C’est un texte que j’envoie vers toi, vers vous, lecteur ami (de facto, nous en restreignons l’accès en limitant l’espace des personnes informées…), bienveillant, curieux, et familier. Alors comment dire ? Que dire ? Raconter, le Liban, Beyrouth, ce coin de la Méditerranée. L’apprentissage d’une langue, le plaisir de l’étrangeté, le goût de l’ailleurs.

Ce n’est pas une littérature de voyage ni de voyageur. Nulle régularité. Des passages rapportés, circonstanciés, comme une lettre ouverte qui tourne autour de vous et entre nous. Et la possibilité, de temps à autre, de glisser en ligne une photographie, de pêcher quelques uns de vos commentaires – cliquer sur « Réagir » ou « commentaire », je ne sais plus -, voir d’incruster des sons ou des vidéos. D’ailleurs, le week-end dernier, j’ai enregistré, au moyen d’un enregistreur de la radio qui ne me quitte que rarement, le son de la pluie. De cette pluie immense et intense, de ce rideau continu, bruyant, étiré entre deux orages. La montagne, tout autour de Beyrouth, bloque sempiternellement les nuages, fait tourner le vent en boucle, et capture la chaleur ou emprisonne le froid. L’air est par définition inconstant. J’ai donc voulu attrapé ce son particulier. Le froid entre les gouttes. Pour pouvoir le mettre en ligne, et vous le donner à entendre. Patience, patience, s’il vous plaît. Il faut me laisser maîtriser la technique du « podcast », c’est-à-dire du lecteur son intégré

Je ne saurais résumer notre mois et demi d’installation. Vous en avez reçu des bribes, avec plus ou moins de régularité. L’entrée dans la matière – le Levant, comme on disait naguère. Le boulot, la recherche d’appartement, les premières épreuves (de toutes sortes), les projets, et les grandes joies. Dont la première, et la plus déterminante peut-être : l’oisiveté. Le temps libre. Je n’irai pas jusqu’à dire le temps retrouvé, pour éviter les fausses évidences et les comparaisons oiseuses. Mais il y a de ça. Le journalisme que je connaissais jusque-là, claquemuré dans une « newsfactory » carburant aux 3 X 8 (entendre : 24h/24, comme une station service d’autoroute, ou un distributeur indifférent de biftons) en trois langues, s’est dissipé en survolant notre antique mare nostrum. Alors partons de là, et de maintenant. Hic et nunc (décidément, la présence souterraine de sites romains, enfouis sous le béton puant, fait remonter les expressions latines). Passons à l’arabe : « Rhalas » [« Assez », « ça suffit », expression courante, équivalente au « Tamam » des Turcs, si je ne m’abuse].

Dimanche, disais-je. Ici et maintenant. Il est 18 heures, à l’heure où j’écris ces lignes, et la nuit noire est partout. Pourtant, le soleil était éblouissant, aujourd’hui. Plus de 25°C, léger vent de mars - charriant poussières et odeurs aléatoires, venues du désert -, et lumière sourde. Impossible de voir les montagnes que, d’habitude, nous pouvons apercevoir depuis l’une des fenêtres du salon, exposée plein sud, devant le rond-point de Tayouneh (excellent repère pour prendre ce qu’on doit bien appeler un bus, ou un « service », taxi collectif). Il a fait lourd, mais beau. Et comme nous sommes à la veille d’un jour férié pour les musulmans, Beyrouth est plus calme encore que d’habitude. Le week-end, les Beyrouthins (ou plutôt, ceux qui en ont les moyens) s’enfuient systématiquement à la montagne. Le Liban, d’ailleurs, c’est autant la montagne que le littoral. Le mot Liban en témoigne : de Loubnan, en dialecte libanais, qui vient du mot « blanc ». La montagne, évidemment. Le Liban, ce n’est pas seulement l’héritage phénicien. Il y a les vallées, les hauts plateaux, et tout l’Est qui s’ouvre à nous.

Après un paisible petit-déjeuner, lectures, gribouillages de toutes sortes, cuisine. Mais surtout, en fin de matinée, la découverte du parc qui se tient un peu plus loin, à 500 mètres de là, de l’autre côté du grand boulevard longeant l’hippodrome, et la Résidence des Pins (forteresse ocre, de style orientalisant, de monsieur l’ambassadeur de France). Ce parc est l’un des rares espaces verts de Beyrouth. Le béton est plus courant que les prairies, il faut bien le dire. Pour accéder à ce jardin des délices (cofinancé par la région Ile-de-France, inauguré en 2006), il faut évidemment une autorisation. Pourquoi faire simple ? Elodie a pris le temps, cette semaine, entre deux piges et trois messages, de se coltiner la rude et singulière épreuve que constitue, par essence, toute démarche administrative. L’administration française est parfois absconse (l’un des rares exemples de coïncidence entre le réel et le cliché qu’on s’en fait), l’administration libanaise est absurde. Les lois peuvent être injustes, fondées sur des intérêts particuliers ou des héritages historiques post-mandataires (eh oui, la France, à une certaine époque) donnant un semblant d’équilibre entre des confessions dont aucune statistique ne peut être révélée sous peine de trouble aggravé à l’ordre public, mais c’est époustouflant ce que leur application peut varier. La ceinture de sécurité ? Obligatoire selon l’humeur du policier. Les règles sont souples, et faites pour être adaptées. Elodie l’a bien vu. Au dernier étage, m’a-t-elle dit, de la municipalité, il faut présenter patte blanche, avoir plus de trente cinq ans, et apporter mille et unes photocopies de papiers officiels rondement tamponnés. Elodie, vous l’avez bien compris, ne remplissait aucune de ces conditions. Résultat : elle a obtenu le sésame (une expression venue de la région) quand bien même, au sens strict, nous ne pouvions l’obtenir. Mabrouk Elodie [« Félicitations ! »] ! Bref, ce matin, landes de pins immenses au milieu de la ville, et longue promenade en trottinant. La vitalité des couleurs est ahurissante. Rien à voir avec le patient parcours saisonnier des couleurs tempérées. Cet après-midi, lectures et farniente. J’ai presque envie de dire qu’ici, tout n’est que « luxe, calme et volupté ».

Avant de vous laisser vaquer à vos affaires, je ne peux m’empêcher de vous raconter l’expérience qui a été la nôtre hier. Dans le cadre de mon turbin, j’ai rencontré A., jeune femme ô combien sympathique et courageuse. Elle participe, à sa manière, au bon déroulement d’une première dramaturgique. Nous avons pu assister à une pièce de théâtre jouée dans la plus grande prison du Liban, et interprétée par des détenus. Un moment esthétique d’une puissance et d’une force hallucinante. Voyez le parcours. Fin de matinée, nous regardons, sur notre ordinateur, Twelve Angry Men, un film de Sydney Lumet, avec Henry Fonda, afin de nous familiariser avec l’histoire de la pièce qui nous attend. En deux mots, douze jurés sont réunis autour d’une table pour savoir si un jeune homme, accusé de meurtre, est coupable ou non. Personne n’ayant assisté à l’homicide, la place accordée au doute, au carrefour des indices pourtant concordants, y est cardinale. Le doute y sauve de justesse, en l’occurrence, un innocent.

A 13 heures, donc, rendez-vous devant le Mathaf (le musée national des antiquités) avec N., une amie. Un taxi nous attend. Direction Roumiyeh, sur la montagne. Le soleil cogne, il fait un temps splendide. Le chauffeur nous emmène vaguement là-bas, sans savoir que nous allons à la prison. Dans la voiture, nous nous rendons compte qu’aucun de nous ne sait dire « prison », en arabe. Heureusement, le téléphone existe. Traduction immédiate. Entre temps, le chauffeur s’est trompé de direction. Nous voici à flanc de coteaux, dominant la baie entre des résidences de luxes, des hôpitaux guindés, et des casernes militaires. Beyrouth est certes quadrillée par l’armée (équation : un rond-point = un tank), mais cette montagne est cernée ! Une véritable floraison de check-points entre les lacets. Les pneus du taxi crissent, le chauffeur sourit, la promenade est magnifique. Un peu plus loin surgit un cordon de bagnoles, des blocs de béton en quinconce, des drapeaux au cèdre partout, des treillis en pagaille. Nous y sommes. Vérifications des identités. Nous marchons vers un immense mur de béton, surmonté d’un éperon défensif. Des casemates, des sacs de sables, et des 4X4 japonais. Les spectateurs avancent tranquillement, il n’y a pas d’hostilité dans l’air. Mais nous sommes impressionnés. Finalement, il faut passer par une série de sas avant d’entrer au cœur d’un bâtiment, où la représentation est organisée. Portables interdits. « N’ayez pas peur, laissez-les au poste, vous n’avez là que des policiers », dit un gradé qui roule les « r » comme tous les Libanais parlant français (un « justement » me brûle les lèvres).

Passé la dernière porte, une cour haute (10 mètres peut-être), grise, des détenus aux barreaux, et leurs serviettes qui pendent, comme des chiffons balancés par le vent. Il y en a qui crient, qui appellent. Nous entrons dans la salle de spectacle. Des gradins de chaque côté, une table (celle des jurés), une scène pour des musiciens. Au-dessus, derrière des grillages, des policiers surveillent. Le tout-Beyrouth (en tout cas, celui qui gratine à tous les spectacles) déboule ici. Même un ministre, juste en face de nous. Avant que le spectacle ne commence, les policiers ferment la porte à clé avec un énorme cadenas. Discours du metteur en scène, une femme de 31 ans qui a de la poigne et du gosier : Zeina Daccache. Je vous épargne le compte-rendu de ce spectacle. Mais il est remarquablement conduit, tenu, et émouvant. La parole, en ces lieux, était si fragile et si forte. Voir ces détenus devenir acteurs d’un procès où ils pouvaient innocenter un homme accusé de meurtre, et revisiter, par le texte, leurs propres histoires, quelle expérience. Et quelle moelle ! Pour tout vous dire, nous en sommes sortis rincés. Littéralement lessivés.

Les prochains billets seront à n’en pas douter plus courts, voire beaucoup plus courts. Je me dis juste, en terminant l’écriture de ces quelques lignes, que ce billet, sans doute trop long, peut être imprimé, transporté, et lu n’importe où, y compris là où le web n’arrive pas directement. Alors j’en profite : bonjour mémé ! Et bonjour à vous autres.

N.B. : Devinette mes loulous. A qui et à quelle citation célèbre fait référence le titre ?