dimanche 31 janvier 2010

The one man village

Par Julien

Le soleil, ces jours-ci, donne l'impression que la verdure éclate naturellement, que les fruits naissent et grossissent sans effort, que la terre elle-même, qui tire son essence d'un pigment rouge et brûlant, forme un tapis permanent, invincible, dont la vitalité ne connaît pas de limites. Comme si cette dernière n'avait pas de mémoire, au Liban. Comme si les balafres infligées par l'hyper-urbanisation, par toutes formes de pollutions et d'atteintes bétonnées n'avaient qu'un effet de surface.

On imagine très bien les visions des voyageurs du XIXe siècle : Beyrouth, sur sa langue de terre fendant la Méditerranée, adossée aux montagnes couronnées de blanc, comme c'est le cas, encore, cet hiver. Le vert partout, flambant entre les allées des maisons ottomanes, les avenues fraîchement aménagées, les artères liant les collines historiques. Achrafieh la fière, un peu en retrait, ou Hamra, l'éperon cosmopolite, piquant du nez dans les rochers.

La mémoire, pourtant, est partout. Et difficile à dire. Ce n'est pas étonnant, dans un pays si proche de tout, puisqu'il est au confluent de mondes divers et de routes fréquentées depuis longtemps : l'Europe, le monde arabe, ou la route de la soie. Ce n'est pas facile de parler, en outre, quand l'histoire remonte aussi près de soi. Quand le présent est incertain. Les lendemains indiscernables.

Il n'y a qu'à voir l'histoire du film de Simon el-Habre, "The one man village", sorti récensement sur les écrans au Liban, dont 5 minutes ont été censurées par la Sûreté générale. Il est des choses et des faits dont on ne parle pas. Pas encore. Voici la bande-annonce :



Et voici l'extrait coupé par les censeurs. Le morceau maudit. Il est intéressant de savoir que cet extrait a été aussitôt mis en ligne pour contourner la censure puisqu'elle n'a pas prise sur Internet.



Je vous laisse apprécier le degré de susceptibilité sous-jacent. La censure exerce son travail dans la mesure où elle répond à un objectif précis, fixé par la loi : ne heurter la sensibilité de personne ni d'aucune communauté.

Le poète Abbas Beydoun m'a toujours impressionné. Physiquement, il incarne un type radicalement tellurique. Mais un gourmand tranquille. Un lecteur passionné, en somme, capable de fulminer pour une phrase, puis de méditer des heures durant. Il ne cache pas ce qui le gêne le plus, dans tout ça, et qu'il appelle la "culture de censure". Pour devancer des pages coupées ou des séquences ôtées, on contourne, on tergiverse, on hésite, puis finalement, on ne parle plus. On ne nomme plus. On éloigne. On conjure. On oublie. Au bout du compte, l'Autre n'existe plus. On se met à ne parler que du même, et tout devient répétition. Eternelle reproduction du même. On ne connaît plus que soi, en reste entre soi, on ne voyage plus. On reste là, on piétine. On ne fabrique plus d'histoire : l'altérité est rejetée, suspecte, impensable. Finalement, on n'avance à rien.

La société civile, balbutiante au Liban, commence à se mobiliser sur ces questions. Des propositions d'amendements se préparent. Le Liban est un pays à l'histoire magnifique, douloureuse. L'avenir de la région est dans le dialogue. Dans la libre parole. L'invention, qui est le moteur de la vie. Dans une lettre envoyée à sa chère Louise Colet le 15 juillet 1853, Flaubert écrivait la chose suivante : "La vie ! La vie ! Bander, tout est là ! C'est pour cela que j'aime tant le lyrisme !" Ne rien lâcher : tenir, insoumis, son envie de raconter. Et partager.

jeudi 28 janvier 2010

La pâte magique

Par Elodie

Il m’aura fallu près d’un an pour découvrir la pâte magique, source nouvelle d’expérimentations culinaires joyeuses. J’avoue, l’idée m’a été soufflée par des voisines généreuses et inventives. Et quelle idée ! Pour une poignée de livres libanaises, à la petite échoppe qui prépare les manouchés (ou manaïche) du goûter de la matinée, on vous sert un sac de pâte toute fraîche et toute prête.

Et ça t’avance à quoi vu que tu n’as ni la technique (le goût de ceux qu’on achète dans la rue est inimitable !), ni le four à pain pour faire cuire tes manouchés juste à point pour avoir une pâte fine et croustillante ? A faire justement des tas d’autres choses, à commencer par du pain. Presque comme du vrai ! Ou des pizzas, ou des feuilletés au fromage, ou aux épinards, ou… Ne nous emballons point (je le fais assez dans ma cuisine transformée en champ de bataille tous les week-ends !), commençons donc par les basiques : ceux qui nous manquent le plus.

Pour faire deux à trois « baguettes » maison aux olives, il faut : un sac de pâte à manouché (demander pour 1000 LL, ça suffit), un demi-verre de lait, un demi-verre d’huile d’olive, un œuf, des olives noires concassées, de l’origan (généreusement) et du sel (attention aux étourdies, comme moi, sans ça c’est extrêmement décevant).

Tout jeter dans un robot (on peut y arriver avec un mixeur plongeur, mais il faut beaucoup de patience et on risque toujours un drame électroménager), et attendre que la texture soit homogène. La pâte doit être molle, mais pas coller aux doigts. Ajouter si besoin un peu de farine jusqu’à obtenir la bonne consistance (pas trop, sinon la proportion de levure finira par être insuffisante). Laisser reposer une heure. Puis, faire chauffer votre four, et préparer pendant ce temps vos baguettes. Les plaisantins peuvent s’amuser : qui fera la plus belle patte d’oiseau ou d’hippopotame ?

Enfourner à four bien chaud, mais pas au grill (pour les fours à gaz, n'allumer le feu du dessus qu'en fin de cuisson), et surveiller la cuisson. En une vingtaine de minutes, votre « pain » devrait être cuit. S’il est réussi, il aura disparu (avalé gloutonnement avec du labné ou du fromage) en quelques minutes. Alors dépêchez-vous : profitez-en tant que c’est chaud.

mardi 26 janvier 2010

Durabilité libanaise

Par Elodie

Alors que j’essayais de me frayer un chemin dans les allées encombrées de notre supermarché habituel il y a quelques jours, une dame plongeait le bras dans mon chariot. Interloquée, je me retourne et la découvre très concentrée sur la nouvelle poêle que je viens d’y glisser après moult hésitations pour remplacer sa grande sœur, définitivement hors d’usage. Après une longue et sans doute grandiloquente interpellation en arabe, je m’excuse de ne pas parvenir à comprendre. Pas de problème, mon interlocutrice se glisse dans un bon français pour une version raccourcie, appuyée d’un nouvel examen du fond de la poêle flambant neuve au fond de mon charriot : « Vous croyez que c’est de la bonne qualité ? » Surprise de la question, je sors mon plus grand sourire et bredouille quelques mots polis pour m’échapper de cette situation incongrue.
Avec le recul, j’aurais sans doute mieux fait d’exploser de rire et de répondre en toute franchise que non, ce n’était sans doute qu’une nouvelle camelote qui durerait à peine quelques semaines. Force est d’avouer que la qualité et la durabilité ne seraient pas les premiers qualificatifs dont j’estampillerais les produits manufacturés achetés au Liban. A bien y réfléchir, j’avais oublié que l’étendoir à linge avait littéralement plié dès les premiers vêtements posés dessus, que la cafetière avait failli exploser à la trentième utilisation, et que l’antenne de la radio (certes soumise à rude épreuve par nos petites manies compulsives d’exploration du spectre) m’étais restée dans la main le premier matin… Feu, mon cher fer à repasser me l’a rappelé ce matin en laissant échapper son dernier soupir, presqu’un an jour pour jour après son acquisition.
Au Liban, il faut en fait choisir entre les produits de bonne allure mais de piètre qualité (vous devinez la provenance, n’est-ce pas ?) qui inondent les quartiers foire fouille de Bourj Hammoud, Mazraa et Ouzaï, et les fusées Ariane de l’électroménager qui peuplent les boutiques chics et qui envoient au passage votre compte en banque dans un trou noir. Finalement, ça fait bien longtemps que je n’ai pas eu l’occasion de me promener dans le joyeux bordel du quartier arménien…