dimanche 29 mars 2009

Les quatre saisons de Badaro

Par Julien

Changement d’heure, changement de cap ? Pas du tout. A-t-on seulement un cap d’ailleurs ? Pas vraiment. Des intuitions sans doute, un horizon aussi, ligne vague, au loin, qui se déplace avec nous autres promeneurs. Mais changement d’heure, c’est certain. Moins une heure. Le soleil est donc plus rond, et plus franc à la mi-journée. Belle aubaine, alors que le printemps, encore timide, se meurt de nous sauter à la goule (il n’y a qu’à voir l’expression des couleurs des fleurs, et même des bourgeons).

De toute façon, les changements d’heure, nous sommes habitués. Quand nous sommes arrivés à Badaro, le quartier était à peu près préservé d’un fléau universel au Liban : les coupures de courant. Mieux qu’une institution (toujours susceptible d’être renversée par la populace), une nécessité (qui essaie encore de contester les lois de la physique ?) au pays du Cèdre. On s’y fait. Au fond, ce n’est rien. Suffit de composer.

Pourtant, lors de notre installation, quelle fierté n’a pas été la nôtre à l’idée de pouvoir nous passer d’un tel dérèglement urbain ? C’est que, au départ, nous pouvions passer nos journées sans avoir à veiller à ce que l’eau chaude reste chaude, et le frigo reste froid. Nous appuyions sur un bouton à n’importe quelle heure, et la lumière, sans l’ombre d’une hésitation, était. Chez nous, c’était un peu le paradis du tungstène, avec un véritable geyser de génie électrique, tout ça pour une orgie de confort à vous faire pâlir tous les copains du coin. Un peu plus, et on frôlait le sublime du palais de Baabda, la constance du Grand Sérail, sans parler de l’éternel vitalité de Gemmayzé.

Nous avions même conçu une explication idoine pour accompagner en douceur ce surnaturel délicieux. Proximité de l’hôpital militaire, c’était aussi simple que ça. On n’opère pas une rage de dent ou une prostate sauvage comme on peut s’arrêter de couper du bois. CQFD. Seulement, pas de bol. Descartes avait beau jeu de nous parler des évidences, « claires et distinctes », seules pistes susceptibles de nous frayer un chemin vers une quelconque vérité. A l’évidence, nous, on s’était planté. Les coupures ont repris, aussitôt achevées les réparations du générateur dudit hôpital voisin.

Les coupures ont un cycle intéressant, puisqu’il vous accompagne au quotidien et se déplace sur la semaine. Demain, par exemple, ce sera 6 heures – 9 heures du matin. Autrement dit : il faut que je repasse ma chemise ce soir, et que je fasse chauffer de l’eau pendant la nuit. Ensuite, logiquement, de trois heures en trois heures, la coupure avance dans la journée. 9-12, 12-15, 15-18, puis, si tout va bien, 6-9. « Non : c’est l’inverse ! », me dit Elodie, puisque « ça remonte dans le temps au fil des jours ». Sauf que : parfois, ça peut être moins. Et parfois, il n’y en a pas. La question étant alors : sur quel créneau va-ton reprendre notre partie de cache-cache ?

Comment font-ils, les habitants de Beyrouth ? Il y a beaucoup de soleil, dans la région, mais les évidences nous ennuient, on vient juste de le constater. Alors les panneaux solaires n’existent pas. La solution est divine, bruyante, coûteuse, polluante, et socialement discriminante : le générateur ! Payez un abonnement mensuel pour y avoir droit, puis payer votre consommation (faut bien payer le fioul). Attention : 5 ampères maximum (en d’autres termes, une lampe de bureau, et le frigo). Cela dit, le générateur est plus que fidèle : signez, et vous ne pouvez plus résilier votre contrat.

Devant tant de barouf pour quelques poussées de jus, vous avez sans doute deviné qu’on a décidé de se plier au cycle des saisons électriques. Au fond, qu’importe : pas besoin d’être branché pour apprendre sa leçon d’arabe, ou laisser mijoter le Maaloubé-T-Batenjane (gâteau d’aubergines).

mercredi 25 mars 2009

Debs remmane, sumac et téhiné

Par Elodie

Debs quoi ? Décidément les rayons de l’épicier libanais regorgent de surprises. Avez-vous oublié la deuxième partie de la balade gourmande que je vous avais promise ? Voilà, voilà, ça vient !

Avez-vous jamais imaginé que les grenades qui finissent généralement lamentablement écrasées sous l’arbre au fond du jardin puissent constituer un ingrédient culinaire incontournable ? Oui, oui, ces petites graines enfermées dans une peau amère qui croquent sous nos dents comme celles d’un âne qui mastiquerait des écorces d’arbres… Il faut sans doute la patience des Libanais pour les réduire en jus, le passer ensuite au tamis fin et le faire bouillir jusqu’à en obtenir un jus épais. Voyez un peu : il faut triturer ainsi pas moins de 7 à 10 litres de jus de grenades acides pour obtenir un litre de debs remmane. Mais la précieuse mélasse est irremplaçable dans la confection des kafta au four, de certains kebbé et du « chapelet du derviche » (Masbaht-eldarwich) qui égrène autour d’une épaule d’agneau une ribambelle de légumes bigarrés.

Puisque nous parlons légumes, je ne peux m’empêcher de vous confier notre passion pour la fattouche. Océan de fraîcheur et de légèreté au milieu d’une table couverte de mezze, cette salade est votre seul joker quand l’enclume du « trop mangé » vient s’installer sur votre estomac et que vos convives vous pressent de continuer le festin. De retour à la maison, vous tentez toutes les combinaisons de salade, tomates, concombres et radis sans pour autant parvenir à retrouver ce petit goût frais et acidulé. C’est simple : il n’y a pas de fattouche sans sumac. Poudre astringente, de couleur rouge bordeaux, elle apporte un petit goût unique à l’ensemble et conserve le croquant du pain frit qui agrémente la salade. Issu des graines d’un arbuste méditerranéen qui pousse à l’état sauvage, le sumac n’est pourtant pas aussi sympathique qu’il paraît. Ne vous aventurez surtout pas à tenter de le confectionner vous-mêmes : seule la poudre battue au pilon et passée au tamis fin est comestibles, les graines restantes étant toxiques !

Que de dangers nous côtoyons au détour des étagères et au bout de nos fourchettes ! Il reste quand même quelques valeurs sûres, sans risques, douces et se mêlant à toutes les saveurs, comme la téhiné. Non, je ne vous emmène pas chez les Vahinés, désolée de décevoir vos rêves exotiques, mais plutôt au cœur des Mille et une nuits. « Sésame ouvre-toi ! » Vous avez donc toujours cru qu’on disait sésame comme on aurait pu dire chou, carotte ou navet ? Très présent dans la cuisine du Moyen-Orient, le sésame était déjà mentionné dans les tablettes mésopotamiennes. Dotées de nombreuses qualités nutritives et gustatives, ces petites graines peuvent se consommer telles quelles, réduites en huile, ou en crème. Ecrasées par une meule de pierre, les graines crues produisent de l’huile et l’incontournable téhiné. Sauce tajine, sauce tarator, hommos, moutabbal, sfouf… Les possibilités, salées comme sucrées, offertes par la crème de sésame sont infinies. Ô sésame, ouvre-nous donc les portes de la cuisine libanaise !

dimanche 22 mars 2009

Plic ploc

Par Julien

« Enfin ! » Vous vous exclamez peut-être comme ça, en vous acharnant sur votre souris, après quelques jours de silence ininterrompu sur cet humble chouei chouei blog. Il faut dire que la semaine a été plutôt rock n’roll. Je vous épargne les détails, tant elle était belle et folle, cette semaine laborieuse. Mieux vaudrait en reparler par messages, au coup par coup, tranquillement.

Repartons plutôt sur ce qui constitue aussi notre quotidien, ici, à Beyrouth. Ce matin, le ciel est merveilleusement bleu. Du bleu de bleu à s’y perdre le regard. Non pas bleu de travail (ça suffit pour la semaine), mais bleu de printemps, ou quelque chose comme ça. Bleu immobile, bleu aguicheur, bleu sur bleu, bleu tout court, sans morsure ni mesquinerie. Pourtant, les fuites d’eau continuent, à la maison.

Le printemps est officiellement installé depuis hier, samedi 21, mais rien de tout ça en début de semaine. L’hiver a traînassé, par ici, vous savez. Avec un ciel ambigu, voire déchiré, surpiquant des pans entiers de vert-de-gris sur des pans de lumières assourdies. Par épisodes, des douches froides, des cascades massives. Le toit de notre immeuble, troué comme un gruyère suisse, n’y résiste pas. Notre propriétaire est embêté. « Il faut attendre la clémence des éléments », sanctionne-t-il, en observant l’immeuble, tassé sur lui-même comme un pauvre biscuit feuilleté.

« Vous savez, d’ici quelques jours, vous aurez le ‘Khamsin’ », ajoute-t-il, fier de connaître en détail la géographie des caprices du pays du Cèdre. « Khamsin » : « le cinquantième », en dialecte libanais. Le vent qui se lève, d’après lui, au cinquantième jour de l’année, selon le calendrier copte. Un vent sec et chaud qui se réveille soudain, chaque année, pour ne plus quitter Beyrouth pendant quelques jours. Ensuite, il détale comme un lapin. « Alors patience, monsieur Julien, patience. » Je proteste : « C’est que, chez nous, on a des serpillières partout, quand même. Et des fuites qui apparaissent sans cesse ». Sans parler des traces jaunâtres qui fondent sur certains coins, au carrefour de quelques murs clés. « Profitez, monsieur Julien, c’est un peu comme à Vichy, c’est comme une cure thermale ! » Je n’ai plus qu’à en rire : « Une cure thermale permanente, en somme. Quelle chance ! »

Quand nous sommes arrivés, les pluies étaient restées sages. L’hiver avait été, de l’avis de tous, timide. Il a fallu qu’on s’installe pour que le ciel nous tombe sur la tête. Evidemment. Rassurez-vous : rien de terrible. Et des travaux seront engagés dès que le Khamsin aura fait son retour. En attendant, c’est dimanche, ciel bleu, et plic ploc.